dimanche 27 janvier 2008

Ce pur instant de bonheur

Les lunettes sur le bout du nez, elle effectuait de ses doigts habiles un mouvement répétitif qui faisait s’entrelacer d’une manière merveilleuse les mailles de laine. Jusqu'à ce jour, rien encore n'avait eu aux yeux du jeune Liu autant de splendeur et de charme. Ces gestes qui semblaient gravés dans les gènes de sa grand-maman, il les connaissait par cœur, et pourtant, aujourd'hui, l'ouvrage prenait à ses yeux une toute autre ampleur ; il répandait une magie quasi céleste.
Soudain, ces mains que Liu fixait sans répit arrêtèrent d'un coup leur mouvement. Les deux aiguilles qui entreprenaient tout à l'heure une merveille tombèrent aux pieds de la vieille et le bel ouvrage à peine entamé s'écrasa sous le mouvement chavirant du fauteuil.
- Tu as entendu Liu ? balbutia-t-elle.
L'enfant ne comprit ni n'entendit rien : il était tellement absorbé par la fabuleuse besogne qu'il restait sourd à tout ce qui l'entourait. D'autre part, il savait qu'il n'avait pas à s'inquiéter : les vieilles gens, lui avait expliqué une fois son père, devenaient de plus en plus émotifs avec l’âge.
- Non mamie, qu'y a-t-il ?
- Tu n'as pas entendu ce grognement ? On dirait qu'ils sont devenus fous, ces cochons ! Mais qu'est-ce qu'ils ont à crier ainsi ?
La vieille jeta un coup d'œil sur l'horloge : en dépit de son usure, celle-ci ne manquait pas d'exactitude. Elle marquait bien dix-sept heures.
- Ton grand-père doit être en train de leur donner à manger à cette heure-ci, reprit la vieille. Allons voir ce qui se passe.
Elle enfila alors sa robe de chambre, saisit la main de son petit-fils sans plus attendre et sortit. Arrivés sur le pas de la porte, tous les deux sursautèrent. Cette fois, Liu avait bien entendu le cri. Sans aucun doute, c'était celui du cochon : il le reconnut tout de suite pour avoir accompagné plusieurs fois son grand-père à la ferme. C'était le même cri, il en était certain, mais jamais il ne lui avait paru aussi fort.
Se précipitant vers l'étable, ils virent accourir, de l'autre côté du jardin, le front égouttant de sueur, le père de Liu.
- Miao, qu'est-ce que c'est ? lui demanda la vieille tout essoufflée.
- Je ne sais pas, maman, rétorqua le jeune homme. Tout ce que je sais c’est que je ne les ai jamais encore entendus grogner comme ça. A cette heure, papa doit être là-dedans. Attendez-moi ici tous les deux, je vais vérifier si tout va bien.
Malgré ces recommandations, la grand-mère suivit, impatiente, les pas hésitants de son fils et franchit la porte de l'étable. Liu, lui tenant toujours la main, s'avança aussi derrière elle.
- Papa ! cria Miao sans oser s'approcher davantage, tout va bien ?
Dans l'étable, il régnait à présent un silence inquiétant. De là où la famille se tenait encore, on ne pouvait apercevoir ni les bêtes ni le vieux. Mais brusquement, dans l'obscurité pesante de la salle, on vit pointer une tête qui brillait sous les quelques rayons de soleil ayant réussi à s'infiltrer à travers la lucarne. Le sourire de ce vieil homme, qui ne quittait jamais le coin de ses lèvres et que l'on découvrit ensuite, rassura tout de même les membres de la famille. La vieille ne put retenir un soupir de soulagement.
- Qu'est-ce qu'elles ont, ces bêtes, à grogner si follement, Chen ? Leurs cris nous ont bouleversés, dit-elle.
A ces mots, le vieillard fit quelques pas en direction de la porte de l'étable de sorte qu'on distinguait mieux à présent sa silhouette robuste.
- Mais qu'avez-vous à rester figés comme ça ? demanda-t-il. Rassurez-vous, il n'y a rien à craindre : c'est la truie qui ne veut pas se livrer facilement à notre cher cochon. Allons, laissons-leur un peu d'intimité, reprit-il en riant de bon cœur.
- Oh ! Mon Dieu ! fit la vieille. Ces animaux vont finir par me rendre folle ! Ce n'est pas du tout le moment pour eux de s'accoupler ! Ne me dites pas que nous en aurons un de plus à nourrir !
- Tu dis un de plus, ma chère Zhong ? reprit Chen sans se lasser de sourire. Nous en aurons au moins une dizaine ! Les femelles des porcs sont très fertiles, tu le sais, mais tu ne dois pas t’attrister : c’est une grande richesse que nous aurons.
- Nous allons devenir riches ? demanda le petit qui suivait jusqu’alors attentivement la conversation.
- Bientôt, nous aurons des nouveau-nés à la ferme mon cher Liu, dit le père en portant son enfant. D’ici peu de temps, de petits porcelets verront le jour.
- Des porcelets ? Oh oui ! Ce sont des petits cochons ! s'exclama Liu en battant énergiquement des mains. Je les veux tout de suite !
- De la patience mon chéri, s'écria le grand-père. Les porcelets, il leur faut du temps pour se former, trois mois à peu près. Tu sais ? Ils sont tout comme les petits enfants ; toi, il t'a bien fallu neuf mois dans le ventre de ta maman avant de naître !
- Neuf mois ! C'est beaucoup ça, neuf mois, n'est-ce pas maman ? dit-il en faisant errer ses regards dans le vide, car c'est comme ça qu’il avait appris à communiquer avec sa mère.
Un silence accablant pesait alors sur les membres de cette pauvre famille. Quelques regards tristes le ponctuaient et en disaient toute l'amertume. En quelques instants, Miao avait revu dans son esprit sa première rencontre avec Tian, sa femme, leur heureux mariage, sa grossesse qu'il assistait de tout son être et qui comptait pour lui plus que tout au monde… et puis cette insupportable souffrance qui lui déchirait le cœur en même temps qu'elle s'emparait du corps fragile de Tian, le combat sans égal de cette femme courageuse qui était la sienne et ce paquet de langes qu'on lui avait remis à l’hôpital en cette nuit funèbre. Cette nuit, il n'avait en fait jamais su s'il devait célébrer la naissance d'un enfant, son enfant ou s'il devait pleurer à la mémoire d'une femme, sa bien-aimée.
C'est le poids de son enfant dans ses bras qui l’arracha à ces souvenirs malheureux. Il se hâta de se ressaisir et dut resserrer ses muscles pour retenir Liu qui restait à peine attaché à lui.
- Viens mon petit, allons dans mon atelier, dit-il enfin en feignant un sourire. Je vais te montrer ce que j'y fabrique.
La vieille, aussitôt remise de sa surprise, regagna la maisonnette pour préparer le dîner à son mari qui la suivait, et reprendre sa besogne.
Une agréable brise soufflait à ce moment-là dans ce village retiré de la Chine et faisait balancer les feuilles des arbres. Celles-ci, en signe de reconnaissance, lui chuchotèrent leur joie en s'effleurant timidement les unes les autres. C'est dans la même direction de ce tendre souffle qu'avançaient, à pas mesurés, le père, l'échine courbée, les traits crispés, le regard égaré, et le fils, amusé, suivant des yeux de temps en temps le vol des oiseaux sous le vent. Liu aimait bien son père mais son silence acharné l'ennuyait : il y préférait la bonhomie et l'humour de Chen, son grand-père.
L'atelier n'était pas loin de la maison : ils y arrivèrent en quelques minutes. Liu connaissait bien ce petit endroit où son père passait ses journées mais il n'y était encore jamais entré. L'envie de franchir pour la première fois cette porte rongée par la rouille et de découvrir ce qu'elle cachait suscita chez l'enfant un enthousiasme ardent si bien qu'il se précipita dans la petite salle en devançant son père.
- Doucement, Liu, fit Miao. Ne touche à rien. Installe-toi sur ce tabouret et observe-moi.
Devant les yeux émerveillés du gamin s'étalait un éventail d'objets de toutes sortes qui lui inspiraient, il ne savait pas pourquoi, un certain respect. En face de lui, près de la fenêtre, une table de travail tenait à peine en équilibre. A droite, des tubes et des récipients renfermaient des liquides colorés. A gauche, pêle-mêle sur le sol, étaient posés plusieurs outils. Liu reconnut dans cet amas embrouillé l'ancienne balance dont sa grand-mère ne voulait plus l'année dernière ; il se rappela aussitôt que son père ne la laissa pas répéter deux fois sa volonté de se débarrasser de cet objet pour s'en emparer. A côté, une masse de pâte de couleur blanchâtre gisait sur le sol près d'une paire de sabots où la poussière se reposait aisément.
Soudain, Liu vit son père se déchausser et introduire ses pieds nus dans cette paire de sabots sur laquelle son regard était encore posé. Doucement, il se vit reculer, comme guidé par une main invisible, jusqu'au tabouret que lui avait indiqué Miao, et s'y installer. En même temps, le jeune homme saisit la pâte qui somnolait dans le coin, l'étala sur le sol et, d'un mouvement subit, commença à la piétiner vigoureusement. Ce spectacle si impressionnant fit sourire l'enfant qui restait figé sur son siège. Que faisait son père ? Quel était ce milieu mystérieux, habité d'objets insolites, qu'il venait de découvrir et pourquoi Miao ne se lassait pas de s'y rendre tous les jours ? Serait-ce sa cour de récréation ? Son petit jardin secret ? Sur cette idée qui lui faisait découvrir son père sous un nouveau jour, Liu ne put s’empêcher de laisser éclater un rire. Emporté par une euphorie puérile, il rejoignit son père qui lui tendit la main et, d'un même mouvement, suivit ses sauts.
En fait, ce petit atelier n'était autre que « la fabrique secrète » de Miao, c'est ainsi qu'il a eu l'idée de le baptiser. Tel un alchimiste, c'est là qu'il réalisait ses multiples recettes créées de toute part (mais souvent ratées), c'est là qu'il testait de nouvelles découvertes qui lui étaient inspirées comme de pures étincelles, c'est là aussi qu'il assassinait ses insomnies à bouquiner ou à ruminer des pensées. Cette « fabrique secrète » avait acquis tellement d'importance à ses yeux au cours de ces dernières années qu'elle était devenue pour lui un véritable lieu de culte. La pâte qu'il piétinait depuis un certain temps pour en chasser les bulles d'air était sa dernière découverte. Fruit de plusieurs mois de travail, d'essais et de recherches, et de quelques coups de hasard, il y croyait fermement sans savoir encore à quelle utilité elle allait servir. Cependant, dans son for intérieur, il était certain qu'il pouvait faire confiance à ce pressentiment qui était incapable de le tromper.
Dehors, les grognements de la bête s’étant apaisés, on n’entendait plus que le rire essoufflé d’un enfant joyeux et que le bruit sec de deux paires de pieds qui heurtaient violemment le sol. Telle une mère protectrice, le soleil jeta un dernier coup d’œil sur ce village tranquille. Rassuré, il sourit et alla se coucher derrière l’horizon.
Les jours suivants eurent dans leur passage la fugitivité des moments heureux. A peine arrivait-on à goûter au bonheur d’un instant que celui-ci se dérobait aussitôt, refusant de se laisser saisir. Pour le petit Liu, ces quelques jours eurent un cours bien particulier : au quotidien, il venait embrasser sa mamie qui était assise là à coudre et jetait un regard sur son chef-d’œuvre qui se précisait chaque jour un peu plus. Il allait ensuite dans l'étable rejoindre son grand-père pour suivre de près l’événement qui se préparait et qu’il attendait impatiemment. Son père, il ne le voyait qu’à l’heure du déjeuner mais il ne lui manquait pas beaucoup. Du reste, Miao avait pour ainsi dire ce style de vie qui était le sien et auquel tout le monde avait fini par s’habituer : il passait son temps tout seul, se refusant à toute compagnie, et ne devenait social que lorsque son organisme lui réclamait de la nourriture.
Cependant, Zhong et Chen avaient dernièrement remarqué un certain changement dans son comportement : leur fils devenait, en effet, inexplicablement plus communicatif. Cet homme au caractère sobre et renfermé qui restait retiré du monde tel un vrai bouddha, dans sa cellule mystérieuse, serait-il en train de sortir petit à petit de sa propre sphère ? Nul ne pouvait en être sûr. Pourtant ses allées et venues à la maison n’avaient jamais été aussi récurrentes, sa figure jamais aussi étincelante : on le voyait accourir du fond de son atelier, le regard vif, les cheveux au vent, franchir la porte de la maison, demander un objet quelconque : couteau ou écuelle, ciseaux ou gants. La dernière fois, il avait même emporté l’ancien tourne-disque que Chen avait jeté dans le grenier. Ce comportement inexplicable intriguait les deux vieillards sans les inquiéter ; en fait, ils ne se permettaient pas de se plaindre, eux qui ont toujours reproché à leur fils sa réserve excessive.
En réalité, il se créait dans la « fabrique secrète » quelque chose de si extraordinaire que Miao lui-même n’arrivait pas à y croire : cette pâte grossière qu’il avait eu l’idée de réaliser a révélé des vertus inattendues : l’autre jour, accablé par une journée de travail intense, le jeune homme s’était endormi sans avoir eu le temps d’éteindre la bougie qui reposait sur l’étagère. A son grand malheur, il se réveilla en pleine nuit tout en sueur et se découvrit entouré de flammes. Il a suffi de quelques secondes pour que tout l’atelier prenne feu, les produits volatiles disposés anarchiquement par terre n’ayant fait qu’intensifier les dégâts de l’incendie. Cette nuit-là, Miao la passa à tenter de mettre fin à la catastrophe dont il assumait pleinement la responsabilité. Les seaux d’eau s’enchaînant dans un mouvement effréné, il parvint, après une heure de combat acharné, à battre l’incendie. Ereinté, il se laissa tomber au sol et s’endormit. En ouvrant les yeux, Miao décida de ne pas évoquer l’incident à ses parents ; de toute façon, pensa-t-il, ils n’allaient pas s’en rendre compte, eux qui ne viennent jamais de ce côté-là de la bourgade. Soudain, il se rendit compte qu’il s’était endormi par terre mais que sa tête reposait sur quelque chose de solide qui laissait deviner une certaine protubérance. Autour de lui, tout n’était que traces et cendres, quel objet avait-il pu alors résister au ravage ? Il releva la tête et regarda lentement derrière lui : au milieu du chaos indistinct, il reconnut cette pâte qu’il avait lui-même confectionnée. Mais bizarrement, celle-ci n’avait plus le même aspect : sous l’effet de la chaleur sans doute, elle avait pris une forme assez originale. Refroidie, elle l’avait gardée en durcissant. Dans l’esprit de Miao, cette vision déclencha une idée révolutionnaire : à l’aide de cette pâte qu’il soumettrait à une forte chaleur, il allait réaliser des objets divers, des ustensiles pouvant servir à tout usage et dont tout le village profiterait. C’est à partir de cet instant que Miao, animé par une passion ardente, retrouva son entrain d’antan.
A la maison, ses visites se firent de plus en plus fréquentes mais personne n’en demanda des explications. De sa part, le jeune homme n’en donna pas non plus : il avait décidé de montrer sa découverte à ses parents et à son fils quand elle aura été parfaitement achevée. Il en garda ainsi le secret.
Trois mois sont passés depuis que le jeune Liu a pris l’habitude de se rendre quotidiennement voir ses compagnons préférés. Dans quelques jours seulement, il assistera à la naissance de ces petites créatures dont il a si longtemps rêvé. Pourra-t-il encore attendre ? Dans sa chambre, avant de s’abandonner au sommeil, il vit arriver sa grand-maman. Zhong venait lui montrer fièrement sa laine : elle savait que son petit-fils avait beaucoup d’admiration pour ce travail et qu’il allait découvrir avec joie qu’il ne manquait plus que très peu à cette couverture qu’elle lui tricotait pour qu’elle soit achevée. Liu lui sourit et ferma les paupières.
En cette après-midi, le calme du village semblait encore plus paisible que d’habitude. La légère brume qui flottait conférait à l’air une douce fraîcheur en filtrant de temps en temps la chaleur accablante de l’astre jaune. Zhong posa ses aiguilles, ouvrit la porte au grand air et cria :
- Liu, viens vite mon chéri !
Mais à peine avait-elle fini d’appeler l’enfant qu’elle le vit accourir, suivi de Chen, l’appelant à son tour :
- Grand-mère, grand-mère ! Les porcelets sont nés !
- Ah ! Quelle belle nouvelle mon enfant ! Tu vois ? Voici ta patience enfin récompensée !
- Oh oui ! Ils sont magnifiques ! Et toi pourquoi tu m’appelais, mamie ?
- Mais je voulais te montrer la couverture que j’ai tricotée pour toi : regarde, elle est terminée.
- Oh ! s’exclamèrent en même temps Liu et son grand-père.
- Elle est vraiment très jolie, poursuivit l’enfant, mais maintenant, tu dois venir voir les porcelets.
Zhong s’apprêtait à accompagner son petit-fils quand tous les trois virent arriver Miao en courant, brandissant un objet circulaire qu’ils ne purent distinguer plus nettement de loin.
- Maman ! Papa ! Liu ! cria-t-il, regardez ce que j’ai fabriqué !
Les parents et le fils du jeune homme restèrent interdits devant cet enthousiasme inhabituel de Miao. Quand il fut près d’eux, ils purent apprécier plus précisément la splendeur de l’objet qui se découvrait sous leurs yeux : c'était une superbe assiette en matière blanche joliment décorée.
- Comment tu as réalisé ça ? demanda Chen, toujours surpris.
- Ouf ! C’est une longue histoire, cela fait longtemps que je prépare cette invention, l’important c’est que mes recherches ont abouti à présent. Il ne manque plus que de trouver un nom à cette nouvelle découverte.
- Tu sais, papa ? enchaîna Liu, en palpant de ses cinq doigts la surface luisante de l’objet enchanteur, ton invention est née en même temps que mes porcelets, pourquoi ne pas lui donner le même nom ?
- Elle est née aussi avec la couverture de laine que je prépare depuis des mois, ajouta Zhong.
- Ça y est, j’ai trouvé, rétorqua Chen. Joignons les deux noms « porcelet » et « laine » et donnons à cette invention un nom comme « porcelaine » par exemple, comme ça, tout le monde sera content !
- Eh bien, qu’il en soit ainsi, fit Miao, mon invention sera alors reconnue de tout le monde sous le nom de « porcelaine ».